Nous sommes tous déchirés. L’existence, cette déchirure. Sans rien dont elle serait déchirée.
Si les astrophysiciens arrivent un jour, rêve amusant, à saisir l’univers, ils auront dans leur main une membrane de rien. Si les philosophes arrivent un jour, folie cartésienne, à circonscrire le champ perceptif, ils auront entre les doigts un fond sans forme
Moule intérieur, point inétendu
Nécessité de penser l’impossible, relativité de l’impossible, rendre pensable l’impensable, voilà la tâche grisonnante de la philosophie, mais rendre l’impensable tel quel, nouvelle tâche peut-être.
Penser l’impensable, on a pu assigner cette tâche à la philosophie.
Comme la peinture rend visible l’invisible, la musique audible l’inaudible, la philosophie rend pensable ce qui ne l’était pas avant elle. On pourrait même dire que toute tâche créatrice, de l’art à la science, rend possible l’impossible.
Mais rendre pensable l’impensable, c’est peut-être encore trop dire.
La tâche de la philosophie pourrait bien se situer ailleurs, parmi ces objets que les mathématiciens appellent « objets impossibles ». Une bouteille de Klein, un triangle de Penrose ne rendent pas représentable un objet irreprésentable. L’objet demeure contraire aux lois physiques, à notre espace à trois dimensions. Mais la représentation y fait malgré tout irruption, dans toute son incohérence, dans son absurdité. Bref, dans son impossibilité même.
Dès lors, qu’est-ce qu’une déchirure « de rien » ? Une déchirure sans rien dont elle serait la déchirure, une déchirure en soi. Sans substrat, sans matrice ni étoffe. Qu’est-ce qu’un être déchiré sans rien dont il serait déchiré et qu’on pourrait dire lui manquer, qu’il lui faille retrouver.
« Nous sommes tous déchirés », fragments (2023)
